« Retours d’expériences » : les éditeurs et le numérique, compte-rendu d’une journée à l’Arald le 4/11/14

L’Agence Rhône-Alpes pour le livre et la documentation (Arald) a organisé, le 4 novembre dernier, une après-midi de rencontre entre professionnels du livre lors de laquelle Frédéric Weil pour Mnémos, Marion Mazauric pour le Diable Vauvert et Patrick Gambache pour le Seuil (Points) sont venus faire des retours de leurs expériences d’intégration au numérique. Trois maisons d’éditions soit trois stratégies différentes ont montré la multiplicité des ouvertures que le numérique amène aujourd’hui, en France : livre enrichi et pratiques du jeu vidéo, littérature sérielle et feuilletons ou vente de temps de lecture , chaque éditeur se démarque pour trouver sa place dans l’océan Web. Lors de cette demi-journée, on a dit adieu à la DRM, on a (encore) condamné Amazon mais on a surtout pu voir l’énergie des éditeurs français qui s’engagent dans le E-book et redoublent d’ingéniosité et de créativité pour répondre aux nouvelles pratiques de lectures.

  • Mnémos, créer du ebook où quand la science-fiction devient réelle

Qui ?

Mnémos, fondée en 1996, est une maison d’édition indépendante de littérature de l’imaginaire (fantasy, science-fiction, uchronie) et fondatrice du collectif les Indés de l’Imaginaire avec ActuSF et les Moutons Electriques. Elle a mis en place une politique d’édition numérique depuis 2012 (et est donc encore en phase de prototype) avec une démarche d’étude, d’expérimentation et de prospective sur le numérique face à un environnement juridique instable et une pression outre-atlantique forte. Ses objectifs sont de « bâtir une offre éditoriale pleine et entière adaptée aux usages émergents du numérique ».

Comment ?

Aujourd’hui, en établissant un bilan après 2 ans, le chiffre d’affaire du numérique de Mnémos correspond à 4 à 5 % de son C.A global et montre une progression mensuelle. La maison d’édition a publié 50 livres numériques homothétiques en formats Epub et Kindle ainsi qu’un livre enrichi, Kadath, œuvre composée pour le numérique à partir du beau livre de la collection papier. Le prix moyen de ses Epub est de 7,0 euros en vente directe (Mnémos souligne qu’il refuse de participer à la vente en streaming associée à la publicité). Les parutions ne comportent pas de DRM mais le constat du piratage est finalement et fort heureusement très faible. Le constat de cette intégration au numérique est mitigé pour cette maison d’édition mais très optimiste : si tous les chiffres fixés pour fin 2014 ne sont pas encore ateints, la maison a numérisé ses livres par son propre investissement et a été soutenue par les aides des pouvoirs publics pour son livre enrichi. L’investissement en développement et en marketing (qui doit être permanent dans le web) ainsi que la mise en place d’une logique de « projets informatiques » sont nécessaires dans ce marché encore en construction et qui voit émerger de nouveaux modes de lecture (non linéaires, interactifs, plus courts,…). Frédéric Weil le rappelle ainsi « La nature et le rapport au livre sont en constante évolution ».

Quoi ?

Kadath, le guide de la cité inconnue, est un livre enrichi spectaculaire paru en 2013 (en collaboration avec Walrus) et tirée du Beau Livre du même nom co-écrit par les auteurs David Camus, Mélanie Fazi, Raphaël Granier de Cassagnac et Laurent Poujois décrivant, à travers différents récits, la ville mythique de Kadath imaginée par l’écrivain américain Howard Philip Lovecraft.  Le livre numérique propose une lecture non linéaire où le lecteur peut choisir le héros qui va définir l’angle de vue de la narration (quatre lectures sont ainsi possibles). La table de navigation du livre est proposée sous forme de carte de la ville qui donne accès aux différents lieux soit différents chapitres. Cette conception graphique et narrative n’est pas sans rappeler celle du jeu vidéo (univers dans lequel Frédéric Weil a également un pied). Ce projet a été un réel investissement pour une maison d’édition comme Mnémos   qui a dores et déjà vendu 2500 exemplaires (mais n’a donc pas encore ateint son seuil de rentabilité). L’œuvre est d’’ailleurs traduite en américain et est en cours de négociations pour une parution aux USA.

Voir la vidéo de présentation du E-book : https://www.youtube.com/watch?v=IDImz2EveQA

 

  • Au Diable Vauvert, lorsque la stratégie du gratuit vous sourit

 

La maison Au Diable Vauvert est fondée en 2000 par Marion Mazauric près de Nîmes,  elle publie de nombreux genres littéraires (roman, science-fiction, polar, …). Lorsqu’elle s’engage dans le numérique en 2010, la maison d’édition est prête : la numérisation des nouveautés commence en 2011 – 2012 et en 2013 c’est tout le fonds qui est numérisé.  La maison dévoile alors une stratégie de vente à contre courant des éditeurs français et des problématiques émergentes (à savoir, quel prix pour le livre numérique ?). C’est, en effet, après une analyse du marché américain que Marion Mazauric définit une politique de prix qui s’oppose à la tradition éditoriale française en proposant des prix d’ebooks qui vont de 0,99 à 12,99 euros pour les plus gros romans. Le prix moyen d’un livre numérique d’Au Dible Vauvert est donc de 4,99 euros et se distingue complètement du prix du livre papier.  Cette stratégie des prix bas se couple très bien avec l’apport que permet le numérique : le feuilleton. Au Diable… publie ainsi des œuvres numériques sur le mode de la sérialité en proposant le premier épisode téléchargeable gratuitement (en « vente gratuite ») et les suivants en téléchargement payant.  Cela permet d’ailleurs de relancer les ventes payantes de livres imprimés. La maison propose également des prix dégressifs dans le temps et n’hésite pas à expérimenter différents prix de vente pour observer la fluctuation du marché. Cela lui permet de mieux positionner ses ventes de livres numériques.

Le constat que Marion Mazauric fait du développement de l’édition numérique se centre sur le livre homothétique. « Avant d’augmenter les livres, augmentons les lecteurs » dit-elle. Ce constat n’est pas sans rappeler celui que Virginie Clayssen (Editis) avait fait à l’Arald l’année dernière. Les éditeurs sont des transformateurs, des intermédiaires, mais il est trop lourd pour eux de porter de la création de contenu. Ce sont les auteurs de demain qui inventerons ces nouvelles formes.

 

  • Le cercle Points, prenez le temps de lire

 

Le groupe du Seuil est de toute autre ampleur que les deux premières maisons que nous avons vues. Editeur depuis 75 ans, le Seuil est l’une des grandes maisons d’édition françaises. Partick Gambrache est notamment l’un des rédacteurs de la loi sur le prix unique du livre numérique de 2011. Il revient sur la création d’EDEN, plateforme de distribution créée en 2009 par le groupement des éditions Gallimard, Flammarion, Actes Sud et La Martinière pour proposer une alternative aux grandes plateformes. Les chiffres de vente d’EDEN ont été multipliés par 10 entre 2010 et 2014 et montrent ainsi que des plateformes nouvelles et à moindre échelle (en comparaison aux géants du web) peuvent aussi se faire une place au soleil. D’ailleurs, cette multiplication des canaux de distribution souligne l’importance de l’intéropérabilité dans le numérique, problématique importante aujourd’hui. Patrick Gambrache rappelle que « ce qu’il faut c’est que tout communique […] toutes les données doivent pouvoir se croiser dans tous les sens ». En effet, c’est cela qui permettra notamment de donner une meilleure visibilité aux éditeurs sur internet mais surtout d’élargir l’accès aux œuvres.

Mais la grande nouveauté pour la maison d’édition dans le domaine du numérique est au niveau de sa filiale Points  qui va ouvrir, incessament sous peu, un blogue proposant non pas la vente de livres par pages mais la vente de temps de lecture : 4,90 euros les 10 heures de lecture à acheter ou à offrir (on peut, par exemple, acheter une heure de lecture lorsque l’on prend un train) et accessibles en téléchargement et bientôt en streaming ainsi qu’en librairies sous forme de cartes cadeaux. L’idée est de proposer un ensemble de textes courts en format Epub qui s’adaptent aux nouveaux modes de lecture sur écrans (plus courts, moins concentrés) ainsi que de faire découvrir des auteurs au lecteur-internaute. Points a pris le parti de développer ce beau pari sous forme de blogue accessible en ligne et non pas sous forme d’application pour se démarquer du format applicatif et ne pas enfermer le lecteur et le projet dans celui-ci.

Découvrez le projet ici avant que le blogue n’ouvre ses portes.

 

Cette rencontre sur le livre numérique nous a donc permis d’établir un état des lieux intéressant des avancées et des différentes démarches des éditeurs. Le constat global est qu’il faut aller à l’encontre de la première volonté de contrôle qui avait été mise en place, notamment avec les DRM, lors des débuts du numérique en France (avec l’arrivée d’Amazon en 2011) et s’adapter à l’univers numérique sans barrière (si ce n’est celle de l’intéropérabilité). Les éditeurs doivent aussi plus que jamais être présents et actifs (en continu) sur le Web comme nous l’ont montré ces trois présentations car si la visibilité est difficile à acquérir, elle semble rapide à s’estomper.

Priscille Legros

–          Pour voir le fil de cette rencontre sur Twitter : #expnum

–          Pour s’informer sur la diffusion et la distribution numériques, journée à l’Arald en décembre 2014

2 réponses à « Retours d’expériences » : les éditeurs et le numérique, compte-rendu d’une journée à l’Arald le 4/11/14

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