Le livre jeunesse joue encore à cache-cache avec le numérique

A l’approche du Salon du Livre de Paris qui aura lieu du 20 au 23 mars à la Porte de Versailles, et dont le programme numérique est disponible (ici), faisons le point sur l’édition numérique dans le secteur jeunesse et notamment sur ce que l’on a pu découvrir et constater au Salon du livre et de la presse jeunesse en décembre dernier.

Salon du Livre et de la Presse Jeunesse, décembre 2014

Salon du Livre et de la Presse Jeunesse, décembre 2014

En décembre 2014, le salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil a fêté ses trente ans sur le thème de « la littérature jeunesse, 10ème art » : profusions de dédicaces, rencontres d’auteurs et une grande exposition ont vu défiler pas moins de 162 000 visiteurs. Car il faut rappeler que la jeunesse est l’un des secteurs les plus productifs de l’édition en France et représente à lui seul 13,4% du chiffre d’affaires de ventes de livres[1], de nombreux éditeurs spécialisés et une production éclectique, de qualité et très vivante. Cependant, en parcourant le salon, j’ai pu constaté la présence encore très timide du secteur numérique. Diverses choses ont été mises en place (le pôle numérique, le MÏCE numérique, la biblio-connexion) mais le constat est que l’édition jeunesse joue, au final, encore à cache-cache avec le numérique.

Le numérique, encore faiblement représenté à l’évènement

Si le numérique était l’un des 9 pôles représentés sur le salon (avec la petite-enfance, les ados, l’art, la bande-dessinée, le cinéma, le documentaire, la presse et le théâtre), il n’était pourtant pas très animé contrairement aux autres pôles qui proposaient quantités de rencontres et d’ateliers tout le long du salon. Dans le pôle numérique, on retrouve tout de même la biblio-connexion et la tablette XXL. Les conférences organisées (4 au total) se tiennent exclusivement le lundi, journée traditionnellement réservée aux professionnels ; elles ont donc lieu en même temps que le MÏCE numérique organisé au carré rouge (c’est-à-dire bien caché sur le roof-top du bâtiment et auquel on ne peut accéder que si on l’a mentionné au préalable lors de la commande de son pass).

Le MÏCE numérique, mis en place depuis l’année précédente, permet aux différents acteurs du numérique (éditeurs, pure-Player, développeurs) de présenter leurs innovations et leur travail. C’est donc un véritable lieu de rencontres connectées. Tout au long de la journée modérée par Nathalie Colombier, les start-up et les entreprises sont venues présenter leurs créations digitales. Mais même au MÏCE, on n’oublie par que l’on s’adresse avant tout à des professionnels de l’édition traditionnelle (un pure-Player s’est excusé devant l’assemblée de devoir parler de Xml). Or, le secteur de la jeunesse, est l’un des plus innovants en matière de numérique car l’interactivité et l’animation sont des enrichissements en adéquation avec la nature des livres pour enfants. C’est donc un constat plutôt mitigé que l’on fait de l’évolution du livre numérique en France au regard des avancées outre-Atlantique.

 

S’il est peu visible, le numérique est pourtant très actif

Pourtant au MÏCE, on a pu (re)découvrir de nombreux acteurs qui travaillent avec ardeur pour développer un univers numérique adapté aux enfants, attractif pour les parents et d’une grande qualité pour la plupart. Par exemple, le Studio V2 et les éditions Hatier se sont associés pour développer l’application AnnaBac qui a pour but de permettre aux élèves de compléter leurs révisions avec des cours, des tests, des enrichissements multimédias, un planning intégré, un suivi de résultats… Ce petit bonus dans les révisions est bien cohérent à mon sens, lorsque l’on voit tous les lycéens rivés sur leur Smartphone dans les transports en commun (et si ils étaient en train de réviser le bac ?!). Pour les plus jeunes lecteurs, la plateforme Totambox lancée en 2013 propose l’accès à une librairie numérique par abonnement qui permet de découvrir 15 livres par mois. Le site est donc très récent mais a déjà parcouru du chemin puisqu’il évoluera en décembre 2015 pour être lisible sous Androïd à partir de Readium (ePub 2 et ePub 3) et est dores et déjà le libraire numérique exclusif des tablettes pour enfants Kurio.

Du côté de la prestation auprès des professionnels du livre, OnPrint propose d’allier le livre à la technologie des objets connectés en faisant le lien entre des images (un support) et des contenus digitaux. Ainsi, tout support imprimé peut être flashé et donner accès à un enrichissement numérique (un site internet, une vidéo, un ebook, l’envoi d’un email ou encore l’accès à la géo localisation…). Si l’exemple des pyjamas (pyjebook) Kiabi connectés à des histoires Disney m’a parue plutôt farfelue, la technologie OnPrint n’en est pas moins intéressante pour associer les livres papiers à du contenu numérique en permettant, ainsi, de profiter de toutes les possibilités du domaine éditorial. Prismallia a également attiré mon attention. Son outil Publiforge se présente sous forme de plateforme en ligne permettant tout le suivi de création d’un ebook, du code au WYSIWYG avec un traitement possible pour de multiples formats numériques. Le plus de Publiforge est de permettre tout le suivi du projet avec des outils de gestion (planning prévisionnel, répartition des tâches, sauvegarde du ebook à chaque étape permettant de revenir à une version antérieure) mais surtout de travailler en équipe, à l’inverse d’un logiciel comme Sigil.

 

Des pratiques à construire et à inscrire dans le temps

            Le numérique, dans la jeunesse, est donc très actif et évolutif mais les acteurs traditionnels sont relativement lents (même s’ils sont moins réticents qu’avant !) à passer le cap. Mais il est important d’expliquer cela par différents aspects :

– le livre numérique n’est pas ancré dans les mœurs et les parents, à raison, cherchent avant tout à protéger leurs enfants des écrans. Or, les pratiques numériques sont tout de même là et entourent les enfants, La Souris Grise , dans son article Le grand méchant écran et le livre jeunesse invite donc les parents à accompagner les jeunes dans la découverte de cette forme de lecture en rappelant que l’une des premières activités des enfants qui utilisent des tablettes est l’éveil et l’éducation, il faut donc en profiter pour leur proposer une offre de qualité.

– une étude américaine, relayée, ici, par Hervé Bienvault est assez sévère concernant l’effet produit par les tablettes lors d’une lecture le soir. En effet, elle montre que la lumière bleue de ces supports trouble le sommeil et la concentration à plusieurs niveaux. Dès lors, si le numérique propose la lecture de livres enrichis sur tablettes, il est nécessaire d’en faire une utilisation consciente et modérée.

– l’étude menée lors du salon de Montreuil de 2013 par Corinne Abensour et Bertrand Legendre intitulée publics et acteurs du livre jeunesse : regards croisés et publiée par l’ENSSIB en décembre 2014 est, elle, révélatrice des pratiques de lecture des jeunes. Au niveau du numérique, le constat est très intéressant car l’on observe que si 13,5% des enfants de 11 ans et plus (sur 500 interrogés) pratiquent la lecture numérique, ils sont 16,4% lorsqu’il s’agit des moins de 11 ans. Cela révèle bien l’extrême actualité de ce questionnement qui montre une augmentation des pratiques numériques chez les enfants nés après 2002. En présumant que ces chiffres continueront d’augmenter dans le temps.

 

C’est donc un constat mitigé mais positif que l’on fait de l’évolution de la place du numérique dans le secteur de l’édition jeunesse. En effet, si celui-ci est encore considéré comme un secteur « à part », les professionnels qui animent ce nouveau domaine éditorial sont très présents et proposent des idées innovantes et des productions impressionnantes. Le numérique doit donc continuer de se construire, en arrivant à se positionner sur des points essentiels et pourtant contradictoires : Proposer une offre riche et actuelle pour donner sa place à la production éditoriale française mais aussi prendre le temps d’approfondir toutes les transformations qui accompagnent le fait même de la lecture sur écran.

Priscille Legros

NB : Le dimanche 22 Mars, au Salon du Livre de Paris, de 10h30 à 11h30 sur la scène du Square Jeunesse, rencontre avec Thomas Baas et Carole Saturno, animée par Terence Mosca, intitulée « le livre augmenté c’est tendance » !

[1] source : http://www.salon-livre-presse-jeunesse.net/les-chiffres-de-ledition-jeunesse/

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