Bilan de la Biennale du numérique à l’Enssib

Biennale du numérique – 14 et 15 octobre 2013

Les 14 et 15 octobre se tenait la seconde édition de la Biennale du Numérique à l’Enssib, l’occasion pour les étudiants et les professionnels du monde de l’information d’échanger et de débattre  autour des problématiques liées au numérique au cours d’interventions, d’ateliers et de tables rondes.

L’édition 2013 était consacrée à la transformation des usages et pratiques informationnelles à l’heure du numérique, à travers les témoignages de professionnels confrontés au quotidien à ces nouveaux enjeux.

Retour sur la première journée de l’évènement, marquée par des conférences  particulièrement enrichissantes.

enssib_entree

 

Numérique et monde professionnel

 Jean Gasnault, Cabinet Gide Loyrette Nouel.

Après un préambule introduisant les deux journées consacrées aux nouveaux usages induits par le numérique, la parole est laissée à Jean Gasnault, responsable de la documentation juridique au cabinet Gide Loyrette Nouel à Paris. Une intervention construite autour des usages et pratiques des professionnels du droit vis-à-vis de la documentation numérique, qui dès les premières minutes met l’accent sur les réticences de ces derniers à s’adapter à des pratiques qui ne leur sont pas familières. En cause : ils se voient contraints de faire le travail de leur secrétaire, ou du moins c’est ainsi que la plupart perçoivent le passage au numérique dans leur profession. La culture du Web est souvent peu assimilée dans une profession attachée à des pratiques « classiques » et la majorité des avocats se montre réfractaire à un vocabulaire qui les dépasse.

Pourtant les échanges de document au sein de la sphère juridique se font de manière assez complexe et le numérique apparaît comme la solution idéale pour fluidifier ce système, ce que l’on voit notamment par la mise en place du RPVA.

Cette défiance à l’encontre du numérique semble aussi s’expliquer selon Jean Gasnault  par l’attachement des professionnels du droit à la notion de « vrai document » (le document papier signé par le greffier) seul porteur de valeur, auquel ils opposent le document numérique, simple copie et non garant d’authenticité. Ainsi, Légifrance aurait moins de valeur que les codes Dalloz. De plus si la notion de partage induite par le Web est très ancrée chez les Anglos-saxons, c’est moins le cas chez nous. La documentation juridique apparaît comme un véritable produit de luxe.

Jean Gasnault insiste donc sur la place prépondérante des documentalistes juridiques qui se posent en explorateurs et voient leur profession opérer un glissement vers une activité d’animateurs de communautés, visant à encadrer au mieux des professionnels réfractaires à l’usage du numérique et qui s’accrochent au papier. Leur travail de veille est essentiel puisqu’en matière de Web et à en croire les dires de l’intervenant,  on peut facilement affirmer qu’ « une révolution technologique a lieu tous les trois mois ». Les documentalistes doivent donc mettre l’accent non pas sur la collecte des documents mais surtout sur leur traitement afin de faciliter la tâche des avocats et de faire évoluer leur perception et leurs usages.

 Virginie Clayssen Groupe Editis.

Pour continuer sur les usages du numérique dans le monde professionnel, l’intervention de Jean Gasnault est suivie par celle de Virginie Clayssen, directrice de la stratégie numérique du Groupe Editis, qui se décrit comme « deuxième groupe d’édition français et intervenant majeur de l’édition en Europe ». La question du numérique est un enjeu majeur concernant l’édition qui amène les professionnels de ce secteur à revoir leur stratégie, et ce malgré un taux de pénétration du livre numérique qui en France reste faible.

Ce renouveau stratégique se focalise principalement sur la question de l’usager, fait neuf pour l’éditeur dont le client principal était habituellement le libraire. Désormais il lui faut plus prendre en compte le lecteur dans ses choix éditoriaux, et ce en grande partie depuis l’arrivée sur le marché d’Amazon dont la position est prégnante non seulement sur le livre papier mais aussi sur le numérique. Or ce qui fonde la stratégie d’Amazon et garantit son succès, c’est sa focalisation sur les besoins et les attentes du client, et sa pratique de la politique du « frictionless » qui garantit un service centré sur l’usager. Celle-ci peut être condensée en une phrase qui a marqué l’auditoire : « Je clique et hop je l’ai », qui résume parfaitement les enjeux liés au numérique : l’instantanéité, la rapidité, la simplicité. Autant de notions sur lesquelles table Amazon. A l’instar de ce redoutable concurrent, il apparaît indispensable de rester centré de manière obsessionnelle sur les besoins de l’utilisateur et de penser en termes de design de service plutôt que de problématiques techniques. Le livre numérique, pour plaire au plus grand nombre, doit être conçu de manière à être le plus agréable, accessible et facile d’utilisation possible.

L’intervention de Virginie Clayssen s’est ouverte sur un débat qui bien que n’étant pas au cœur des thématiques de cette biennale n’en est pas moins central dans le monde de l’édition numérique. Il s’agit des problématiques liées à la solvabilité du livre numérique dans le web, et de la question de l’avenir de ce dernier, que certains n’envisagent clairement pas ailleurs que sur le web. Autant de questions qui agitent le monde de l’édition et de la publication numérique et qui n’ont pas fini d’alimenter les débats entre initiés.

Enseigner à l’heure du numérique

Cette journée déjà riche en informations et témoignages continue ensuite par trois interventions centrées cette fois-ci sur les usages liés au numérique dans le champ de l’enseignement. Là encore les témoignages sont diversifiés et rendent compte de la nécessité d’un encadrement fort dans l’assimilation des pratiques numériques, notamment chez de jeunes utilisateurs que l’on croirait, à tort, définitivement acquis aux nouvelles technologies. Ce qui ressort des discussions c’est en effet un clivage entre une utilisation des nouvelles technologies à des fins ludiques, et donc une appétence à celles-ci moins profonde que l’on pourrait le penser, et des connaissances finalement assez superficielles dans ce domaine. En ce sens, le recours au numérique à des fins pédagogiques se fait de manière peu naturelle et la nécessité d’un travail autour de ces champs apparaît nécessaire.


Les usages scolaires – Rémi Thibert

Cette après-midi commence par l’intervention de Rémi Thibert, enseignant et membre du service de Veille et Analyses de l’Institut français de l’Education, axée sur les usages du numérique en milieu scolaire. Ceux-ci donnent lieu à des résultats hétérogènes, qui varient selon les élèves. Ainsi chez certains le numérique peut constituer un frein à l’intégration, chez d’autres, la favoriser. Il semble donc nécessaire de se lancer dans une telle démarche en s’assurant de l’égalité de tous face à l’accès aux outils du numérique, afin d’éviter une forme de discrimination involontaire dès le départ. En effet, le fossé numérique se remarque moins sur des aspects générationnels ou sociaux que culturels, les fractures de ce côté-là étant bel et bien présentes. Néanmoins si l’intégration du numérique dans le champ d’études de l’élève se fait de manière homogène, celui-ci constitue un avantage évident concernant le rapport aux savoirs et à l’apprentissage, ainsi qu’une plus grande ouverture aux parents via des échanges favorisés. Le numérique apparaît selon les termes de Rémi Thibert comme « le miroir de la manière dont on gère le système ». Il ne s’agit donc pas d’opérer une refonte du système pédagogique mais bien d’adapter les pédagogies existantes afin d’intégrer au mieux le numérique dans les réflexes des élèves, mais aussi des enseignants. Le tout étant de transformer le rapport de chacun à l’information, et de faire « de toutes les salles de classe un CDI ».

Les usages dans l’enseignement supérieur – Laure Endrizzi

Ces apports sont enrichis par l’intervention de Laure Endrizzi, chargée d’études et membre elle aussi du service de Veille et Analyses de l’Institut français de l’Education. Selon elle, l’intégration du numérique dans l’enseignement supérieur doit de se faire de manière à questionner le fossé générationnel qui sépare les digital natives des autres utilisateurs. De plus, l’utilisation des TICE au quotidien ne rendant pas techno-compétent, il apparaît nécessaire de former les élèves aux nouvelles technologies car comme précisé en préambule, on ne note pas nécessairement de transfert de compétences, et des utilisations qui pour la plupart sont récréatives ne nourrissent pas des pratiques académiques. En effet, les outils utilisés dans le cadre scolaire ne sont pas les mêmes que ceux auxquels les élèves sont habitués. Il serait donc périlleux de se baser sur l’idée d’une génération techno-compétente, dans la mesure où l’on ne naît pas familier aux nouvelles technologies, mais où on le devient. Pour autant ces derniers se montrent particulièrement réceptifs, parfaitement en phase avec l’étiquette de « Génération C » (pour « créer, communiquer, collaborer ») qui leur est fréquemment apposée. Selon Laure Endrizzi les lacunes seraient donc à chercher non pas du côté de la possession de matériel, mais plutôt de celui des usages. Les enseignants ont en ce sens un rôle prépondérant à jouer dans un domaine de compétences où a pédagogie prime sur la technologie, et où la réussite de la mise en place de méthodes numériques dans l’enseignement dépendra de l’investissement et des intentions de l’équipe pédagogique. Il convient donc avant tout de combler d’éventuelles lacunes du côté du corps enseignant concernant le monde de l’information et du numérique afin de faire entrer l’usage du numérique à des fins pédagogique dans les habitudes du plus grand nombre.

Les usages dans la recherche – Gérard Kembellec

Les usages du numérique dans la recherche sont eux présentés par Gérard Kembellec, maître de conférence au département « sciences de l’information et de la documentation » de l’Université Lille 3. Ce dernier a mené une étude pour cerner au mieux les usages et pratiques liés au numérique chez les chercheurs, et ce afin de dresser des préconisations pour l’intégration du numérique dans la recherche. Les résultats sont particulièrement édifiants et disent beaucoup sur le paradoxe du numérique, à savoir l’intégration lente par certains secteurs de technologies aux évolutions particulièrement rapides. Ainsi, même le catalogue en ligne des bibliothèques universitaires n’est que très peu utilisé, au même titre que les outils bibliographiques ou logiciels dans le cadre de la rédaction de thèses.

Ces divers témoignages offrent donc un éclairage précieux sur le numérique, dont les usages sont moins répandus qu’on pourrait le penser, et surtout dont l’adoption se fait de manière progressive. Ils permettent de mettre l’accent sur l’importance de l’accompagnement et de l’encadrement de l’usager, afin d’optimiser au mieux les pratiques. Nous ne naissons pas avec des compétences développées à l’égard des nouvelles technologies et quel que soit le domaine, la nécessité d’adopter une attitude réfléchie face au numérique est de mise afin d’en faire le meilleur usage possible.

La seconde journée étant axée sur des retours d’expérience et donc moins propice à des problématisations, nous avons pris le parti de concentrer notre compte-rendu sur les séances du lundi.

Pour plus d’informations sur la journée du mardi, nous vous invitons à consulter le pad ouvert pour l’occasion et enrichi par les participants (ici), ainsi que les supports des interventions et les vidéos associées (ici et ).

Mathilde Fohanno
 
Crédits photos: Enssib

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *